Une annonce qui secoue l'écosystème des bases de données
Fin octobre 2025, Microsoft a créé la surprise en dévoilant DocumentDB, une base de données documentaire open-source qui marie l'API MongoDB avec la robustesse de PostgreSQL. Cette annonce, faite discrètement via un dépôt GitHub public, a rapidement enflammé la communauté tech. En moins d'une semaine, le projet a récolté plus de 1000 étoiles sur GitHub, près de 50 forks et des dizaines de pull requests, témoignant de l'intérêt massif pour cette technologie hybride.
DocumentDB n'est pas une simple base de données de plus sur un marché déjà saturé. Elle représente la matérialisation d'une vision stratégique : offrir aux développeurs la simplicité et la flexibilité de MongoDB tout en bénéficiant de la maturité, des performances et de la fiabilité éprouvée de PostgreSQL. Cette approche hybride répond à un besoin réel exprimé depuis des années par les équipes DevOps confrontées au dilemme entre bases relationnelles et NoSQL.
DocumentDB : l'architecture technique expliquée
Une base PostgreSQL sous le capot
Contrairement à ce que son nom pourrait laisser penser, DocumentDB n'est pas un fork de MongoDB. Il s'agit d'une surcouche logicielle construite au-dessus de PostgreSQL qui expose une API compatible MongoDB. Cette architecture repose sur le moteur PostgreSQL vCore, la même technologie qui propulse Azure Cosmos DB for MongoDB dans le cloud Microsoft.
Concrètement, DocumentDB traduit les requêtes MongoDB (syntaxe BSON, agrégations, etc.) en requêtes PostgreSQL optimisées. Cette translation s'appuie sur :
- Les capacités JSONB natives de PostgreSQL pour le stockage de documents
- Le système d'indexation avancé de PostgreSQL (B-Tree, GIN, GIST)
- Le moteur de requêtes mature et optimisé de Postgres
- Les fonctionnalités transactionnelles ACID complètes
Cette approche présente un avantage majeur : les développeurs peuvent utiliser l'écosystème familier de MongoDB (drivers, outils, syntaxe) tout en profitant des 30 ans d'optimisations de PostgreSQL.
Support de l'API MongoDB
DocumentDB implémente une large partie de l'API MongoDB, incluant :
- Les opérations CRUD standard (Create, Read, Update, Delete)
- Le framework d'agrégation avec ses pipelines complexes
- Les index composés et géospatiaux
- Les transactions multi-documents
- Le change streams pour la réplication en temps réel
Lors des premiers tests communautaires publiés sur Developpez.com fin octobre, DocumentDB a montré une compatibilité de 92% avec MongoDB 6.0 sur les workloads typiques, un score impressionnant pour une première version publique.
Les choix technologiques qui font débat
L'un des aspects les plus discutés du projet concerne le choix du système d'indexation. DocumentDB utilise par défaut des index RUM (Resource-Efficient Generalized Inverted Index) plutôt que les traditionnels B-Tree. Ce choix a suscité des interrogations dans la communauté, plusieurs contributeurs ayant ouvert des issues GitHub pour demander des clarifications.
Les index RUM offrent :
- Des performances supérieures pour les requêtes de texte intégral
- Une meilleure efficacité mémoire sur les gros volumes
- Un support natif des opérateurs de distance (crucial pour le géospatial)
Cependant, ils introduisent également une complexité supplémentaire et nécessitent l'extension PostgreSQL rum, ce qui peut compliquer le déploiement dans certains environnements.
Le contexte de lancement : MongoDB.local Paris 2025
Le timing du lancement de DocumentDB n'est pas anodin. Il intervient quelques jours avant MongoDB.local Paris, la conférence majeure de MongoDB qui s'est tenue le 4 novembre 2025. Cet événement a réuni plus de 800 développeurs et architectes français pour découvrir les dernières innovations de l'écosystème MongoDB.
Les annonces MongoDB qui contextualisent DocumentDB
Lors de MongoDB.local Paris, MongoDB Inc. a dévoilé plusieurs innovations majeures :
Vector Search et Voyage AI : MongoDB intègre désormais nativement la recherche vectorielle, essentielle pour les applications d'IA générative. Les modèles d'embedding de Voyage AI permettent de transformer des documents textuels en vecteurs pour des recherches sémantiques ultra-performantes.
Performance cloud sur 120+ régions : MongoDB Atlas propose désormais des déploiements optimisés dans plus de 120 régions cloud à travers le monde, avec des garanties de latence inférieures à 50ms pour 95% des requêtes.
Queryable Encryption : La fonctionnalité de chiffrement interrogeable permet de chiffrer les données sensibles côté client tout en conservant la capacité d'effectuer des requêtes complexes, une avancée majeure pour les secteurs régulés (finance, santé).
Ces annonces montrent que MongoDB n'est pas resté les bras croisés face à la concurrence croissante. L'entreprise continue d'innover pour justifier sa position de leader du NoSQL documentaire.
La réaction de la communauté française
Lors des sessions de MongoDB.local Paris, plusieurs participants ont exprimé leur curiosité vis-à-vis de DocumentDB. Joffray Anduze, Directeur Général France de MongoDB, interrogé par IT for Business, a adopté une posture prudente : "DocumentDB de Microsoft est une initiative intéressante qui valide l'importance de l'API MongoDB comme standard de facto. Cependant, reproduire une API n'est qu'une partie du défi. L'écosystème, la performance à l'échelle et l'innovation continue sont tout aussi cruciaux."
Cette réponse diplomatique masque mal une certaine inquiétude. DocumentDB, en étant open-source et compatible PostgreSQL, pourrait séduire les entreprises cherchant à éviter le vendor lock-in de MongoDB Atlas.
Les cas d'usage stratégiques de DocumentDB
Migration depuis MongoDB avec réduction des coûts
Le premier cas d'usage évident concerne les entreprises souhaitant migrer depuis MongoDB pour des raisons économiques. MongoDB Atlas, bien que puissant, peut devenir coûteux à grande échelle. DocumentDB offre :
- La possibilité de déployer sur infrastructure on-premise
- Le support des instances PostgreSQL managées (moins chères que MongoDB Atlas)
- L'élimination des frais de licence MongoDB Enterprise
- La réutilisation de l'expertise PostgreSQL existante dans l'organisation
Plusieurs témoignages publiés sur le blog Eventualycoding documentent des migrations de MongoDB vers PostgreSQL qui ont réduit les coûts d'infrastructure de 60 à 70%. DocumentDB facilite grandement ces migrations en conservant l'API MongoDB.
Applications hybrides SQL et NoSQL
DocumentDB brille particulièrement dans les architectures hybrides nécessitant à la fois :
- Des données structurées avec relations complexes (gérées en SQL classique)
- Des documents flexibles pour les données semi-structurées (API MongoDB)
- Des transactions ACID couvrant les deux types de données
Un exemple concret : une plateforme e-commerce peut stocker les informations clients et commandes dans des tables PostgreSQL relationnelles, tout en gérant le catalogue produits (avec ses attributs variables) via l'API MongoDB sur la même base. Le tout avec des transactions garantissant la cohérence globale.
Modernisation d'applications legacy PostgreSQL
À l'inverse, DocumentDB permet aux organisations ayant massivement investi dans PostgreSQL d'adopter progressivement des patterns NoSQL sans migration complexe. Les équipes peuvent :
- Conserver leur stack PostgreSQL existante
- Ajouter progressivement des collections documentaires pour les nouvelles fonctionnalités
- Bénéficier des outils PostgreSQL familiers (pg_dump, pg_restore, monitoring)
- Éviter la complexité opérationnelle d'un second système de base de données
Cette approche de "modernisation incrémentale" est particulièrement pertinente pour les grandes entreprises avec du code legacy important.
Les défis techniques et limitations actuelles
Malgré ses promesses, DocumentDB présente encore des limitations identifiées par la communauté.
Compatibilité MongoDB incomplète
Les 8% de fonctionnalités MongoDB non supportées incluent notamment :
- Certaines opérations d'agrégation complexes peu utilisées
- Les collections cappées (capped collections)
- Quelques opérateurs spécifiques du langage d'agrégation
- GridFS pour le stockage de fichiers volumineux
Ces limitations sont documentées et Microsoft s'est engagé sur GitHub à améliorer progressivement la couverture. La roadmap publique vise 98% de compatibilité pour la version 2.0 prévue au deuxième trimestre 2026.
Performance sur les très gros volumes
Les premiers benchmarks communautaires montrent que DocumentDB excelle sur les charges de travail moyennes (jusqu'à quelques millions de documents), mais que MongoDB natif conserve un avantage sur les très gros volumes (centaines de millions de documents).
Cette différence s'explique par l'overhead de la couche de traduction et par certaines optimisations spécifiques de MongoDB (notamment le sharding automatique) qui ne sont pas encore disponibles dans DocumentDB.
Maturité de l'écosystème
DocumentDB est très récent (octobre 2025). L'écosystème doit encore se développer :
- Intégration avec les outils de monitoring (Prometheus, Grafana)
- Support dans les principaux ORMs (Mongoose, etc.)
- Documentation exhaustive des patterns de migration
- Retours d'expérience en production sur des workloads diversifiés
L'impact sur le marché des bases de données
Une stratégie open-source offensive de Microsoft
Le choix de l'open-source pour DocumentDB marque une évolution notable dans la stratégie Microsoft. Traditionnellement, Microsoft privilégiait les produits propriétaires (SQL Server, Cosmos DB). Avec DocumentDB, Microsoft :
- Publie le code sous licence Apache 2.0
- Accepte les contributions de la communauté
- Concurrence directement MongoDB sur son terrain
Cette approche vise à capturer les workloads MongoDB avant qu'ils ne migrent vers Azure Cosmos DB, créant un entonnoir de conversion vers les services cloud Microsoft.
La riposte possible de MongoDB
MongoDB n'est pas resté passif. Les annonces de MongoDB.local Paris 2025 (Vector Search, Queryable Encryption) montrent une volonté d'innovation continue pour maintenir la différenciation.
MongoDB pourrait également renforcer son modèle open-core en enrichissant MongoDB Community Edition de fonctionnalités actuellement réservées à Enterprise, rendant la comparaison avec DocumentDB moins favorable.
PostgreSQL comme plateforme universelle
DocumentDB s'inscrit dans une tendance plus large : PostgreSQL devient la fondation de multiples innovations. On observe :
- Timescale pour les séries temporelles
- PostGIS pour le géospatial
- Citus pour le sharding horizontal
- Et maintenant DocumentDB pour le NoSQL documentaire
Cette modularité transforme PostgreSQL en "système de base de données universel", capable de s'adapter à presque tous les cas d'usage avec les bonnes extensions.
Migration vers DocumentDB : guide pratique
Pour les équipes envisageant DocumentDB, voici les étapes clés :
Évaluation de la compatibilité
Avant toute chose, vérifiez que vos requêtes MongoDB sont supportées. Microsoft fournit un outil d'analyse de compatibilité qui scanne votre code et identifie les incompatibilités potentielles.
Configuration de l'environnement
DocumentDB nécessite PostgreSQL 17 (support demandé par la communauté et en cours d'implémentation). L'installation se fait via :
# Installation de PostgreSQL 17
sudo apt install postgresql-17
# Installation de l'extension DocumentDB
git clone https://github.com/microsoft/documentdb.git
cd documentdb
make install
Migration des données
Microsoft propose un outil de migration basé sur pg_dump qui :
- Exporte les données de MongoDB au format JSON
- Les transforme pour compatibilité DocumentDB
- Les importe dans PostgreSQL avec optimisation des index
Tests de charge
Crucial : validez les performances sur vos workloads réels avant de basculer en production. Les benchmarks synthétiques ne reflètent pas toujours la réalité de votre application.
Conclusion
Microsoft DocumentDB représente une innovation majeure dans l'écosystème des bases de données. En combinant l'API familière de MongoDB avec la robustesse de PostgreSQL, DocumentDB offre une alternative convaincante pour de nombreux cas d'usage.
Les entreprises ayant des compétences PostgreSQL existantes ou cherchant à réduire les coûts MongoDB trouveront dans DocumentDB une option particulièrement attractive. Cependant, pour les déploiements MongoDB à très grande échelle ou nécessitant les toutes dernières fonctionnalités, MongoDB natif conserve des avantages.
La vraie révolution de DocumentDB est peut-être ailleurs : il valide l'approche modulaire de PostgreSQL comme plateforme universelle. Plutôt que de multiplier les systèmes de bases de données spécialisés, l'industrie pourrait converger vers PostgreSQL enrichi d'extensions pour chaque cas d'usage spécifique.
Les prochains mois seront décisifs. Le projet DocumentDB, avec plus de 1000 étoiles en moins d'une semaine, bénéficie d'un momentum communautaire exceptionnel. Si Microsoft maintient le rythme d'innovation et d'amélioration de la compatibilité, DocumentDB pourrait bien devenir un acteur majeur du paysage NoSQL d'ici fin 2026.
Pour les développeurs et architectes, le message est clair : DocumentDB mérite une évaluation sérieuse, particulièrement si vous êtes dans une situation de migration MongoDB ou de modernisation d'applications PostgreSQL. L'ère des choix binaires SQL versus NoSQL cède la place à des solutions hybrides qui combinent le meilleur des deux mondes.



